Rencontre | Pause mortuaire avec Juliette

Par ici, je vous propose un tout autre format de lecture. En parallèle de mes articles Visites, rédigés à partir de recherches et mon expérience, et Carnet d’Aventures, plutôt présentés sous format de journal de bord, je pars ici à la rencontre de personnalités. Chaque mois, j’interviewerai pour vous une personne en lien, de près ou de loin, avec les thématiques du blog. L’objectif étant de vous faire découvrir de nouvelles personnalités à travers leur parcours et leurs opinions, cela en leur donnant la possibilité d’échanger sur des sujets de fond. Si vous avez des propositions de personnalités à me faire, que je ne pourrai pas connaître, n’hésitez pas à m’en faire part en me contactant ici !


Lebizarreum_museumtrotter0

« Le mortuaire n’est jamais mis en avant dans les musées alors qu’il est un élément clé d’observation de l’évolution des sociétés et des cultures. »

Pour cette toute première rencontre, j’ai interviewé Juliette qui anime aujourd’hui la chaîne Youtube et le blog Le Bizarreum. Le concept ? Elle vulgarise la Mort sur Youtube. Dis comme ça, cela semble glauque mais elle traite le sujet sous un angle historique par le biais de l’archéologie et de l’anthropologie dans une ambiance cabinet de curiosités. Pour ma part, je trouve l’idée décalée et très intéressante car je n’ai jamais vu un tel concept encore dans la sphère Youtube française. Si j’ai fait le choix de lui poser mes questions, c’est dans un premier temps parce que son sujet reste en lien avec les thématiques du blog et après avoir échangé avec elle, j’ai appris qu’elle avait beaucoup travaillé en musée et que sa vie est remplie de voyages. D’une pierre deux coups ! Enfin à titre personnel, j’ai toujours eu un rapport spécial avec la mort à savoir que je souffre de thanatophobie, la peur de la mort au sens propre du terme, et pourtant j’ai développé un certain intérêt pour le sujet, je voulais donc en apprendre plus sur elle. Paradoxe, non ? Assez parlé, lisez plutôt !

Hello Juliette, peux-tu me parler un peu de toi, ton parcours et tes voyages ?

Hello ! Alors je suis Juliette, j’ai 28 ans à l’heure actuelle et je suis l’heureuse propriétaire de la chaîne Youtube Le Bizarreum depuis mai 2017 ! Mon parcours est assez classique, j’ai fait mes études en archéologie, histoire de l’art et anthropologie. Puis j’ai senti le vent tourner apportant son lot de complications dans le domaine archéologique pour en faire un métier, alors j’ai fini mes études en étudiant le tourisme et en particulier le tourisme d’aventure. Actuellement, et depuis trois ans, je créée des expéditions scientifiques, ce qui fait que je m’occupe de la création des itinéraires, la logistique, la sécurité et beaucoup d’autres choses ! Je dois donc être toujours informée en temps réel de certains faits naturels comme les éruptions volcaniques, par exemple.
À côté, je voyage dans le cadre de mon métier et aussi à titre personnel pour aller voir des choses qui m’intéressent en lien avec ce que je traite pour Le Bizarreum ! Mon boulot m’a permis d’aller en Ethiopie à la frontière érythréenne voir un lac de lave, partir observer les aurores boréales dans le désert islandais en autonomie et à 300 km de la première habitation ou encore d’être itinérante en kayak dans la baie d’Oman. Pour Le Bizarreum j’ai pour l’instant privilégié des sites français, la Sicile mais auparavant j’ai pu visiter Chypre, la Tunisie, l’Egypte et d’autres pour l’aspect archéologique. Voyager me permet d’équilibrer mon mental et prendre conscience des réalités en dehors de mon pays et j’ai pu m’y consacrer une fois que j’ai décroché mon emploi car en étant étudiante ces projets n’étaient pas d’actualité.

lebizarreum_museumtrotter5.jpgLebizarreum_museumtrotter6lebizarreum_museumtrotter3-e1532357880848.jpg

Au fil de tes vidéos, on sent que tu es réellement passionnée par ton sujet. Qu’est-ce-qui te passionne dans l’archéologie et l’anthropologie ?

Les gens. En fait j’adore découvrir des parcours d’individus à travers leur vie, leurs objets mais aussi leurs voyages le tout avec les données archéologiques et anthropologiques. Je n’ai jamais vu l’Histoire comme un enchaînement de dates mais bien comme quelque chose qui se raconte. C’est pour cela que les professeurs à la fac dont je garde le meilleur souvenir étaient les conteurs en plus d’être des chercheurs aguerris. L’ancien m’a toujours fait rêver depuis petite, et c’est quelque chose qui ne m’a jamais quitté. Etudier les gens via ces disciplines, c’est aussi réfléchir de façon constante à ce que l’on a appris et à repenser différemment en ajoutant petit à petit de nouvelles connaissances et des informations. C’est vraiment ça que j’adore, les imaginer en contexte, les petites histoires individuelles qui ne seront jamais dans les grandes lignes de l’Histoire mais qui constituent notre Humanité.

Lebizarreum_museumtrotter1

Comment t’es venue l’envie de lancer Le Bizarreum ? Quels sont tes objectifs ?

En 2017, j’ai voulu assumer pleinement ce que j’aimais et m’affranchir de ce que les gens pouvaient penser de mes passions. Je souhaitais aussi rencontrer des gens, élargir ma vie sociale autour d’un sujet particulier qui pourrait nous rassembler et permettre d’échanger. J’ai rapidement trouvé des échos et des personnes très ouvertes et sympas pour échanger et qui appréciaient mon travail de débutante.
Mes objectifs sont simples, je n’ai pas la vocation de vivre du Bizarreum tout simplement parce que mon métier me permet déjà de vivre et qu’il est aussi une passion. En revanche, si il peut permettre d’enrichir des gens sur certaines choses et de changer leur vision sur la mort au delà de la première réaction (qui est souvent la peine, la colère ou le dégoût j’ai remarqué) ce serait super. Et puis j’ai à cœur de garder ma bonne humeur pour papoter de ces sujets ! Mon rêve serait de pouvoir écrire des ouvrages un jour mais le chemin est long et compliqué !

Pourquoi avoir choisi le format vidéo en premier lieu ?

La vidéo me semblait être un super moyen pour justement conter des histoires tout en apportant le visuel ce qui est très important pour illustrer ce dont je parle dans mes vidéos. J’ai commencé très simplement en faisant tout sur mon téléphone de A à Z ce qui explique l’inégale qualité des vidéos entre elles en termes de visuel ou de son et en me disant que si ça ne prenait pas, ça ne serait pas grave et surtout pas étonnant, surtout en abordant la Mort. Cela m’a poussé aussi à me remettre constamment en question sur la technique mais aussi en amont des vidéos, de créer et d’imaginer où et comment je veux emmener les gens dans les histoires vraies que je raconte. Bon c’est aussi toujours un peu stressant de se lancer sur Internet en montrant sa tête mais ça va la peur est passée !

Tes vidéos sont bien construites et accessibles, j’imagine qu’il doit y avoir un travail de longue haleine derrière. Tu nous racontes un peu les coulisses ?

Bien sûr ! Au début, c’était simple avec le montage sur téléphone mais rapidement les abonnés commençaient à monter et j’ai été obligée de repenser mon matériel et ma manière de faire. Quand je créée une vidéo, l’idée me vient en général de réflexions personnelles ou d’un cas intéressant autour duquel je peux présenter d’autres cas similaires et ainsi avoir mon fil conducteur. Je lis énormément, je traduis des articles, j’achète les livres d’occasion, j’épluche internet. Ensuite j’écris mon texte, je cherche le contenu visuel. J’oppose aussi les différentes sources, avis et recherches car tous les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux et j’essaie d’être objective.
S’en suit l’enregistrement de ma voix, le montage (ce qui est le plus long en terme technique après les recherches) et le stress de la mise en ligne. Donc je mets environ un mois ou plus à produire une vidéo. Des fois, j’ai même deux ou trois vidéos en même temps à monter pour les échelonner. Jusqu’à il y a quelques semaines j’ai commencé à faire de mon loisir une pression, j’ai donc décidé de lever le pied et de prendre plus de temps pour faire mon travail et surtout ne pas prendre en compte le nombre de vues comme un élément approuvant ou non de la qualité de mon travail. Forcément quand on travaille un mois ou deux chaque jour sur une vidéo c’est toujours un peu dur de voir que ça ne dépasse pas 500 vues. Mais maintenant ça me travaille moins et j’observe tout cela d’un œil plus serein !

Muséovore comme moi, tu passes aussi ton temps à déambuler dans les couloirs des musées. Quel est le type de musée que tu préfères ? Un musée qui t’a marqué en particulier ?

Alors je déambule plus sur les sites archéologiques mais oui j’adore les musées même si j’admets avoir moins d’affinités avec l’histoire de l’art moderne par exemple. J’ai plusieurs musées qui m’ont marqué ! Le premier était le musée Guimet de Lyon, là où j’ai eu mes premiers contacts avec les sciences au sens large, ensuite même si ce n’est pas un musée il y a la grotte de Gargas, et enfin le musée du Caire pour son côté désuet et que je rêvais de voir étant petite et que j’ai pu découvrir à l’entrée de l’adolescence.

Parlons un peu de… mort maintenant ! Te souviens-tu le moment où tu as découvert la mort ?

Je me souviens avoir compris assez tôt que des gens “partent au ciel” *rire* donc c’est déjà une compréhension imagée dans la tête d’une petite fille. Mes parents m’ont toujours expliqué cela comme ils pouvaient et avec des mots d’enfants et pourtant quand on allait au musée je savais très bien que la momie que je voyais ou la tête réduite étaient une personne décédée. Donc ça ne m’a jamais traumatisée plus que ça enfant.

Quel est ton rapport à la mort désormais ? Une mort qui t’a marquée ?

Je pense que lorsque l’on vit une ou plusieurs morts autour de soi, cela change notre rapport à nous-même et aux autres. Le travail de deuil est long et tout doit être fait pour qu’il ne soit pas pathologique. Mes vidéos comme je les vois peuvent rassurer je pense, ce n’est pas parce que l’on meurt qu’on ne vit plus car justement on continue à vivre par nos objets personnels à mon sens. En archéologie, je trouve que retracer la vie d’un inconnu lui permet de continuer à vivre. Également, vivre une mort cela pousse à se questionner, sur notre rapport à la vie, à mener une introspection très forte. Je connais des gens qui n’ont jamais eu à y faire face et la mort est beaucoup plus angoissante pour eux que pour ceux qui ont déjà dû la croiser. Je m’adresse du coup aussi à ces gens qui ont l’immense chance de ne pas être concernés. Peut être que cela les apaisera un peu.

Que pense-tu de la vision qu’ont les Français de la mort aujourd’hui ?

J’entends souvent les gens me dire que s’intéresser à la mort est un manque de respect, ou bien justement que la mort est mise en sourdine pour des raisons diverses (religion, temps qui s’accélère dans les procédures de deuil et de mise en bière etc.) J’ai mon avis très personnel mais j’observe que mon intérêt pour le sujet est souvent moqué ou alors que les gens ont peur. Donc cette aseptisation de la mort est très générale je trouve dans la population. Au fond, qui veut penser à la Mort ? J’ai par contre des discussions très intéressantes avec les professionnels du milieu, des scientifiques, des religieux et bien sûr avec les gens qui s’intéressent à mes travaux. Donc je n’ai pas espoir que la mentalité change sur l’après vie mais j’aimerai que les gens s’y intéressent un peu plus et posent des questions et trouvent un intérêt dans quelque chose de différent.

En quoi les musées ont un impact sur la vision de la mort du grand public ?

Je ne vais pas être très tendre, mais je trouve qu’à part quelques musées, il n’y a pas énormément de choses sur le funéraire en France. Oui il y a des objets, ou il y a des explications mais le domaine n’est jamais mis en avant je trouve alors qu’il est un élément clé d’observation de l’évolution des sociétés et des cultures. J’ai eu l’agréable surprise au musée des Confluences à Lyon de voir une salle dédiée au sujet (que j’adore d’ailleurs) mais je trouve que les musées n’abordent pas souvent cette thématique sauf lors d’expositions.

Tu as d’autres projets en prévision ?

Pour le moment non, je continue à planifier mes sujets et mes vidéos, je travaille beaucoup dans mon métier donc j’essaye de trouver le bon équilibre entre mon métier et mon loisir. Je serai ouverte à des opportunités mais je suis une petite chaîne, l’impact n’est bien sur pas bien grand. Par contre, je m’éclate sur Twitter, c’est vraiment un chouette réseau pour partager du contenu et quand on a une bonne communauté ! Alors j’espère pouvoir continuer à faire des posts intéressants sur cette plateforme là et sur mon blog que j’ai en parallèle de la chaîne.

Je te remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes questions Juliette, je te souhaite une bonne continuation !

Pour la soutenir, je vous conseille de regarder ses vidéos sur la plateforme Utip.

Vous pouvez aussi la suivre ici : 

INSTAGRAM | TWITTER

MuseumTrotter_google+_shareMuseumTrotter_twitter_shareMuseumTrotter_facebook_share